Coquelicots et "Mères Courage"









Dans les profondeurs de cette terre de Maï Châu, devenue célèbre à la suite de la visite du président cubain Fidel Castro, dans les années 1992, puis prospère par la force des bras et la puissance des jarrets des femmes et des hommes accrochés aux flancs de montagne dès l'aurore en se privant d'encas à midi.
"Coquelicots". D’une génération à l’autre, les mêmes gestes, les mêmes efforts, la même ligne d'horizon, la même sous-alimentation, finissent par avoir le dernier mot. La faim et la soif sont alors trompées par la mastication des plantes, du pavot. Mais pour pouvoir en mâcher, il faut en avoir. Ainsi, les "coquelicots" sont cultivés selon les coutumes pour une vie apaisée... et non pour vendre sous le manteau.
Cave à opium. Du côté de la frontière septentrionale, un jour de marché, dans un ancien domaine fortifié appartenant à un ancien roi local, devenu la principale curiosité du village. Outre les chambres avec quelques rares meubles, il y a une cave sans fenêtre. Au-dessus de la porte, une pancarte "Kho Thuôc phiên" (Cave à opium). Non loin de là, une autre demeure avec une pièce ouverte à tous vents. Sur le lit-opium, deux hommes étendus de tout leur long. Entre eux, le panopli du parfait fumeur d'opium. L'un des deux vaque à préparer la pipe. En nous apercevant, il nous accueille d'un léger sourire comme pour nous inviter à prendre place. Ne vous laissez jamais tenter "pour voir", car quatre séances de quinze pipes en un jour... vous voilà cramé pour toujours !
Espérance de vie. Ainsi, si jamais vous croisez sur votre route un homme accroupi, tête et poings sur une pierre, ou couché en chien de fusil sur la colline, ne les jugez pas trop vite, car ils ont leur raison, tout comme cet enfant, le derrière à l’air malgré la rigueur hivernale. Alors dites-vous que l’espérance de vie des montagnards dépasse rarement soixante ans et que 50 % des nourrissons meurent avant l’âge de cinq ans.
"Mères Courage". En fin d’après-midi, sur la piste du retour, hottes diversement chargées pêches vertes, punaises puantes, petits bois pour la cuisine du soir…, dans une traînée de solitude, les femmes, le plus souvent rencontrées, tracent leur parcours rectiligne, d’une allure si rapide que tout chasseur d’images doit agir promptement pour ne pas manquer sa cible. Telle cette femme traversant le pont, le regard droit devant, doigts bandées, mollets corsetés de boue.
Envie de rendre. Ou cette autre grimaçante, qui s’arrête devant l’école que nous sommes en train de faire construire à Xam Pà, dépose sa hotte, se frotte le ventre. Intrigué, nous approchons. À notre question, elle répond avoir envie de rendre depuis la veille… Puis heureuse du cadeau, elle nous dit rebrousser chemin pour aller acheter des médicaments au village avant de gravir la colline dans l’autre sens dans le noir. Puis elle s'accroupit, se penche en arrière, enfile la sangle autour du front, s'accroche aux branches, inspire un bon coup, se redresse, saisit son bâton, repart (Cf. : Photos plus bas) ; ou encore celle-là portant une perche en bambou interminable dotée d’un sac en plastique transparent pour chasser les punaises puantes ("bo xít") qu’elle vendra au marché ou directement à une auberge.
Repas maigrement composé. En attendant le retour de leur mère, les filles préparent le repas du soir, pieds nus sur le plancher. Les marmites posées sur des briques. À tout moment, l’inattention peut provoquer des brûlures. Repas maigrement composé, sans accompagnements, pour des familles qui disposent d’à peine quinze dollars(de nos jours trente), par mois… L’assaisonnement le plus prisé est le sel, puis l’huile et les nouilles déshydratées, distribuées par les citadin-es à l'entrée de l'automne.
Punaises puantes frites. Un midi à notre auberge à Pom Coong, nous sommes étonné de voir une assiette d'insectes noirs que la serveuse nous présente en disant que ce sont punaises puantes frites, livrées dans l'après-midi par une marchande. Craquantes sous les dents, elles n'ont qu'un vague goût de protéine. Eh bien ! Cette mise-en-bouche coûte plus cher que le bœuf, qui convient, croyez-nous, davantage au goût des consommateurs de bière qu'au nôtre.
En les voyant, nous nous sommes souvenu de notre randonnée du matin même dans un proche village où nous avions gonflé des baudruches pour les nourrissons sur le dos de leur frère, tous rayonnants de joie.



